13 mars 2009

UN AMOUR SCARIFIE

  • La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano - Seuil Éditions


"Alice imagina que ses doigts, puis ses bras et ses jambes bleuissaient. Elle pensa à son cœur qui battait de plus en plus fort, monopolisant le peu de chaleur qui lui restait. Elle deviendrait si raide que si un loup passait par là il lui suffirait de marcher sur son corps pour lui casser le bras. [...] Ses pensées étaient de plus en plus illogiques et de plus en plus circulaires. Lentement le soleil s'enfonça derrière le mont Chaberton comme si de rien n'était. L'ombre des montagnes s'étira sur Alice, et le brouillard noircit".

Alice et Mattia sont deux enfants pas tout à fait comme les autres. Alice et Mattia souffrent de la solitude des êtres à part. Alice refuse tout en bloc. Sa famille, les autres, elle, la vie. Mattia pâtit de sa sœur, Michela. Cette sœur différente, sa jumelle à qui il a tout pris in utero. Du moins, c'est ce qu'il a toujours entendu raconter autour de lui. Cette sœur qui est son sinistre prolongement, une autre part de lui-même et que tout le monde refuse d'avoir pour amie. Mattia se sent une obligation morale de porter ce fardeau, jusqu'au bout. Michela est sa croix, son double grimaçant, odieux, monstrueux. Michela est simple d'esprit. C'est Mattia qui
endure pour elle et lui l'ironie et la bêtise des autres enfants. Mattia n'en peut plus de Michela. Il la laissera un jour d'anniversaire dans un jardin public comme un oublie un objet sans intérêt ou un papier gras qui gêne. Il ne la reverra jamais plus. Sa disparition le fera basculer dans un autre monde, celui de la solitude, de la souffrance morale et de la culpabilité.

Alice est une jeune fille brisée par le manque d'amour filial, par son handicap. Parce que Alice boitera jusqu'à la fin de sa vie suite à un accident de ski. C'est son père qui voulait en faire une gagnante, une championne. Alice ne voulait rien. Elle n'aura rien. Elle n'a rien. Pas
d'amie, pas d'amoureux, pas de corps. Alice refuse de grandir, de s'alimenter, de vivre. Alice est anorexique.

Depuis la disparition tragique de Michela, Mattia est encore plus seul. Il voudrait mourir de cette solitude qu'il s'est créé, cette barrière
invisible qui l'empêche d'être comme les autres enfants de son âge, de communiquer. Si Michela était une handicapée mentale, Mattia est surdoué. Difficile, dès lors, de se sentir comme les autres, de s'intégrer au groupe. "Elle avait déclaré que Mattia avait un problème. Que Mattia était un enfant très intelligent, peut-être trop intelligent pour son âge. Puis elle avait invité ses camarades à l'épauler, à susciter ses confidences, à lui montrer qu'ils étaient ses amis. Mattia regardait ses pieds ; quand la maîtresse lui avait dit de prendre la parole, il avait enfin ouvert la bouche et demandé s'il pouvait regagner sa place".

Alice aimerait tant ressembler aux filles de son âge. Comme elles, Alice voudrait faire fondre les garçons d'un simple regard, avoir un tatouage énigmatique, être celle qui attise envies et jalousies de la part des autres, comme Viola Bai. A quinze ans, cette fille en a plus vu et vécu que l'ensemble des adolescentes du lycée. C'est à elle qu'Alice veut ressembler, s'identifier. Elle en rêve sans vraiment y croire parce que Viola Bai traîne derrière elle une réputation sulfureuse. C'est par son entremise qu'Alice et Mattia se rencontreront. "Alice sourit sans cesser de regarder le garçon à la main bandée. Il y avait quelque chose dans sa façon de baisser la tête qui lui donnait envie de s'approcher, de lui soulever le menton et de lui dire, regarde-moi, je suis là".

Alice croyant enfin son souhait d'adolescente normale exaucé, espère avoir trouvé en Mattia son double amoureux. A défaut d'un couple de tourtereaux adolescents, ils formeront un duo bancal entre amitié profonde et sentiments non consommés. Puis, de nouveau, l'entrée dans l'âge adulte, les choix d'études et de vie les sépareront provisoirement. Alice, tel un caprice d'enfant, voudra devenir photographe. Mattia et sa passion pour la rigueur mathématique, choisira de s'intéresser à l'arithmétique et à la fonction Zêta de Riemann. Bien sûr, de cette amitié amoureuse des sentiments naîtront, mal exprimés ou elliptiques. Mattia
partira à l'étranger fuir cet amour impossible avec Alice, se fuir aussi un peu et beaucoup le fantôme sa sœur, Michela. De son côté, Alice essaiera d'oublier Mattia, son enfance ravagée, son adolescence détruite dans les bras de Fabio. "Mattia. Voilà. Elle pensait souvent à lui. De nouveau. Il était une des maladies dont elle ne voulait pas guérir. On peut tomber malade d'un souvenir ; elle, elle était tombée malade de cet après-midi-là, dans la voiture, devant le parc, quand elle avait placé son visage devant le sien pour lui ôter de la vue ce lieu d'horreur".

On sort de la lecture de "La solitude des nombres premiers" avec un nœud dans l'estomac, presque une envie de vomir, tant l'existence d'Alice et de Mattia vous bouleverse. On les sent si fragiles face aux vicissitudes de la vie, si démunis devant leur triste expérience humaine que l'on a envie de les protéger, de leur venir en aide, de les soutenir. Parce que autour d'Alice et de Mattia, c'est tout un aréopage de personnages désabusés, clowns tristes, mythomanes, falsificateurs de la réalité qui gravite, les empêchant de vivre normalement, d'exister, d'être eux-mêmes, de se rencontrer. Alice et Mattia sont les deux facettes d'une même médaille, celle de l'enfance meurtrie, de l'adolescence sacrifiée, de l'adulte abdiqué. Leur incapacité
à communiquer, à s'avouer leur amour, à se dévoiler l'un l'autre et à laisser tomber le masque, les empêcheront de se retrouver pour vivre une histoire de couple, simple et belle. Dans une écriture âpre, sèche, nette et tranchante comme le scalpel d'un habile chirurgien, Paolo Giordano nous raconte la dérive de ses deux êtres faits l'un pour l'autre, mais qui ne feront que se croiser sans jamais oser s'arrêter de crainte de se dévoiler la réalité de leurs sentiments, de se laisser aller à vivre et à être.

Plusieurs avis sur ce roman, dont celui d'Aifelle, qui a été happée par cette lecture, même si elle a trouvé le ton de la narration sec, Cryssilda a aimé pour la pudeur des personnages, A girl from hearth a regretté l'absence de magie de la fiction, Yueyin l'a trouvé beau et triste à la fois, Hataway a trouvé ce roman touchant et réussi, pour Virginie cet ouvrage est beau et infiniment triste, Armande se souviendra longtemps de la fragilité des personnages. D'autres peut-être ... Faites-le moi savoir que je vous ajoute à la liste.

Et encore merci à Suzanne de
et aux éditions du Seuil pour cette belle découverte.

19 commentaires:

Neph a dit…

Cela fait plusieurs fois que je lis des commentaires sur ce livre, il fait le tour de la blogosphère ! Je le retiens, pourquoi pas !

Anne a dit…

Chouette, je viens de le recevoir ;-)

sybilline a dit…

Cette histoire d'êtres en manque d'Être me tenterait assez si n'était cette écriture que tu qualifies d' "âpre, sèche, nette et tranchante comme le scalpel d'un habile chirurgien"..

sylvie a dit…

je l'ai reçu aussi, j'en parlerai c'est sûr! Beau billet!!

Leiloona a dit…

Je préfère de loin la couverture originale.

Nanne a dit…

@ Neph : Il a été chroniqué de nombreuses fois sur la blogosphère et a reçu un bel écho ! Il le mérite, car il est très bien écrit.

@ Anne : Il devrait certainement te plaire ! Ces personnages perdus sont très attachants et émouvants ...

@ Sybilline : L'écriture est très sèche, mais elle se lit très bien ! L'auteur est un scientifique et cela se ressent dans sa façon d'écrire son histoire. C'est très cartésien, rationnel et les personnages sont justes. Il n'y a pas de fioritures, tout est très calibré !

@ Sylvie : C'est un très bon livre proposé et je suis presque sûre qu'il te plaira par les personnages et leur sensibilité !

@ Leiloona : En faisant des recherches sur l'auteur, j'ai trouvé que la couverture italienne était très belle, de même que la couverture anglaise !

sylire a dit…

Je reviendrai lire ton billet quand je l'aurai lu, bientôt.

keisha a dit…

Ah alors je suis contente, car je l'ai reçu!

Nanne a dit…

@ Sylire : Tu as raison ! Il vaut mieux que tu le lises d'abord pour t'en faire une opinion personnelle et ensuite la comparer avec ce que d'autres en ont pensé ... Tu ne te laisseras pas influencer ! Bonne lecture ...

@ Keisha : Et j'espère qu'il te plaira autant qu'à moi ! Belle lecture ...

Katell a dit…

Je l'ai reçu et le lirai bientôt. Aussi n'ai-je retenu de ton billet que le fait que tu aies apprécié au plus point ce roman!!! Je crois que je vais me régaler à le lire!

Nanne a dit…

@ Katell : Je le crois aussi, parce que l'histoire est dramatiquement belle ... Je te laisse le découvrir en espérant que tu te régaleras aussi et que tu passeras un excellent moment de lecture !

crapouillaud a dit…

Bonsoir! J'ai également écrit un petit billet sur ce très joli roman dans lequel je me suis laissée entraîner sans difficultés. C'est curieux que tu ais trouvé l'écriture sèche et âpre... J'ai trouvé au contraire le style assez poétique et sensible. Comme quoi, chacun a une perception bien différente!

Vanillabricot a dit…

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre, je n'avais pas vu qu'il avait été largement chroniqué sur la blogosphère.
Je viens de le finir, j'ai été charmée par le livre, et ravie de la découverte.

Nanne a dit…

@ Crapouillot : Je vais mettre ton lien dans la (longue) liste des lecteurs de ce roman très beau ! En lisant les articles sur les blogs, j'ai trouvé que ce roman faisait l'unanimité, mais que certains blogueurs lui avaient trouvé une écriture sèche, d'autres beaucoup plus sensible ... C'est tout l'intérêt de la perception personnelle d'un ouvrage et ce qui fait son charme !

@ Vanillabricot : C'est toujours un peu la surprise lorsque l'on reçoit un ouvrage nouveau et inconnu ! Et je crois que ce roman est une très belle découverte par son histoire et la façon dont elle est racontée ...

sylvie a dit…

Tu étais sure et tu avais bien raison. J'ai aimé ce livre poignant fort et captivant.
L'originalité du propos pour traiter d'un tel sujet m'a beaucoup plu aussi.

Lael a dit…

Je viens de le finir alors je lis ton billet!! magnifique ton billet qui rend si bien honneur à l'auteur et à ces deux blessés qui je crois ont su ouvrir nos coeurs!!!

Nanne a dit…

@ Sylvie : J'étais vraiment sûre de moi, parce que le sujet m'avait vraiment beaucoup touché et que l'histoire était prenante ! Je savais que tu allais être captivée par ce beau roman ...

@ Lael : J'ai lu ton billet que j'ai beaucoup apprécié ... Et je suis sûre que beaucoup d'entre nous ont été agréablement surpris de ce joli roman, sensible et fort !

Alwenn a dit…

Tu en parle très joliment Nanne ! On voit que tu as pleinement ressenti cette histoire. Je ne suis pas allée jusque là dans mon analyse car je pense que c'est le genre d'histoire qui peut me mettre très mal à l'aise si je rentre trop dans les détails. Du coup, je me suis laissée porter par la narration et cet indicible sentiment de tristesse...

Nanne a dit…

@ Alwenn : Merci beaucoup ... Ce livre a été une très belle découverte pour ce qui me concerne. Je comprends très bien que l'on puisse se sentir mal à l'aise face à ce genre d'histoire ! Surtout si l'on a un peu vécu le même type d'événement.