6 août 2009

LE GRAND AMOUR DE MALRAUX

  • Le cœur battant - Suzanne CHANTAL - Grasset Éditions

"On ne se sépare d'un homme comme Malraux. Il y aura toujours son nom dans un journal, sur la couverture d'un livre, sur les lèvres des uns et des autres [...]. Je suis sûre que, si je renonçais à lui, aussitôt viendrait une autre femme qui elle, aurait sans effort, ce qui m'a été, tenacement, refusé." Si l'on croit aux phrases prémonitoires, celle de Josette Clotis concernant sa relation avec André Malraux en est bien une. A elle seule, cette phrase est un concentré de sa vie commune avec l'un des plus grands écrivains du 20ème Siècle. Elle aurait pu être une de ces actrices ou starlettes célèbres dans les années 1930, charmeuse et frivole à la fois. Elle a préféré être le grand amour secret de Malraux. Leur première rencontre se fera chez l'éditeur Gallimard - à la NRF - juste avant son prix Goncourt en 1933 pour "La condition humaine". Elle vient de publier un livre, "Le temps vert." Le seul. Elle travaille pour la revue "Marianne", rubrique "parisienne", "potins", "cancans". Immédiatement, elle est attirée, aimantée, fascinée par l'homme, l'auteur, le personnage officiel. "Elle regarde ce visage lumineux, ce visage désormais pour elle le plus important qui soit au monde et pense, avec un pincement au cœur : "Et si, toi je t'aimais pour la vie, sans aucune pensée d'infidélité." D'ailleurs, cette attirance est réciproque. Ce qu'il a aimé en elle, c'est cette spontanéité instinctive et drôle, cette absence de prétention, cette intelligence et ce goût très sûr.

Ils commencent à se voir régulièrement par une simple liaison platonique, puis plus profonde, qui s'ancre dans le temps et dans la vie d'André Malraux. Mais il y a une ombre à ce tableau idyllique. André Malraux est déjà marié. Clara Malraux et Josette Clotis sont antithétiques. Josette Clotis avait "le sein haut, la cuisse longue, le pied mince, le cou délié tenant fièrement une tête ronde, au profil de camé, sous des cascades de cheveux clairs." A l'opposé, Clara a un grand nez, un teint gris, des traits virils. Elle est petite et voûtée, avec une absence totale de douceur qui lui donne un air intelligent. Elles se connaissent, bien que ne fréquentant pas les mêmes milieux. En fait, Josette est impressionnée par Clara. Elle est aussi jalouse du passé, de l'histoire commune du couple officiel qu'ils forment. Comme toutes les femmes amoureuses. Elle se demandera jusqu'au bout la place occupée par Clara dans l'existence de Malraux, et quel rang elle a gardé toute sa vie ? L'ombre de Clara Malraux planera en permanence sur le couple Malraux/Clotis, comme un aigle sur sa proie.

Très vite, André Malraux hésitera entre ces deux femmes, complémentaires : Clara, l'intellectuelle, l'officielle, la "régulière" ; Josette, son grand amour, secret mais réel. Avec le temps, la liaison secrète devient officielle. Ils s'aiment au grand jour. Malraux demande le divorce. Mais cette procédure traînera en longueur, sera difficile et coûteuse. La guerre sera une trêve dans cette séparation officielle. Clara Malraux est née juive. André Malraux refusera de lui faire prendre le moindre risque. Le mariage la protège d'une déportation. Josette en tiendra toujours griefs à celle-ci, la voyant comme un obstacle à son désir de porter le nom de l'homme qu'elle aime. "Elle vous précédait, triomphante, dans un char, elle dirigeait tout, changeait nos résidences, vous appelait sous les prétextes les plus insensés, bouleversait et saccageait à jamais notre vie."

Mais il faut faire vite. Le temps presse. La guerre se profile avec son lot de risques, d'incertitudes, de peurs. Josette Clotis est enceinte. Cet enfant ne peut que porter le nom de Malraux. Le nom de son père. Il le portera, grâce à Robert, le frère d'André Malraux, qui le reconnaît. Un deuxième arrivera. Plus tard. Le couple connaît des fluctuations. La vision de Josette Clotis sur la vie de couple diffère de celle de Malraux. "Il parle et tranche. Tout le monde trouve naturel qu'il le fasse. Elle veut un couple fraternel, une confiance tendre, sans premier rôle, elle veut vivre avec lui côte à côte et pas à la remorque."

Les événements s'enchaînent. Roland et André Malraux s'engagent dans la résistance. Roland est arrêté et déporté. Il ne reviendra pas. Jeune marié, il laisse une femme - Madeleine - et un enfant. La fin de la guerre est proche. On la sent arriver. Josette aussi. Elle revient à Paris, après un exil à la campagne. Elle, si parisienne, avait retrouvé ses origines profondes entre Rouergue et Quercy. Le bonheur frappe de nouveau à sa porte. Comme le printemps revient après la grisaille de l'hiver qu'elle détestait. Elle a deux garçons. Deux Malraux. Le divorce est en cours. Le mariage se fera. C'est sûr. Malraux lui a promis. Jusqu'à cet accident stupide sur le quai d'une gare. Tragique et dramatique. Dans ses "Antimémoires", Malraux écrira que "la mort de la femme aimée, c'est la foudre." Il sera au désespoir, n'aura plus de projets et se sentira désorienté dans une vie où il n'arrive pas à reprendre pied. Finalement, la vie est toujours plus forte que tout. Malraux et Clara divorceront après la guerre. Il épousera la veuve de son frère Roland, Madeleine. Ainsi va la vie.

"Le cœur battant" n'est pas une nouvelle biographie d'André Malraux. C'est un bout de sa vie privée, lui qui ne se livrait pas, ou alors avec parcimonie. C'est le roman d'un amour fou où Malraux se dévoilera tel qu'il était. On le verra tour à tour humain, possessif, jaloux, amoureux, paternel. On connaîtra mieux Josette Clotis, toujours reléguée aux rangs subalternes dans les biographies officielles, souvent écrasées par les personnalités de Clara Malraux et de Louise de Vilmorin. Ce n'est certes pas un grand livre. C'est un bon petit livre, loin des hagiographies et des discours académiques. Pour (re)découvrir un autre Malraux, plus secret, plus proche.

Nouvelle édition de ce billet, initialement paru le 16 novembre 2006 sur mon précédent blog.

14 commentaires:

Mango a dit…

Comme j'aime ces biographies d'écrivains! De Malraux, je connais surtout la fin de sa vie dans le cercle des Vilmorin. Sa vie est si tragique avec la perte de ses deux fils ensuite!

Dominique a dit…

Autant je n'aime pas le Malraux de la guerre d'Espagne qui falsifie la vérité à son avantage, autant l'homme est très intéressant, hors du commun, ce billet met bien en valeur cet aspect très personnel et du coup m'attire merci Nanne

Meria a dit…

Magnifique billet ! Qui incite à lire le livre. Je note :-)

Manu a dit…

Pas vraiment un auteur qui m'attire et je ne suis pas fan des biographies mais je dois avouer que j'ai dévoré ton billet ! Quelle fin tragique pour cette pauvre Josette !

Constance a dit…

Derrière la statue et l'icone du grand homme il y a de grandes femmes...
Malraux est toujours présenté comme un être tout intellectuel et compassé : décuvrir ses amours passionnées est surprenant.

Nanne a dit…

@ Mango : Malraux a fait de sa vie un vrai roman ! Depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie, tout n'a été que tourments et déprimes successives ... Si tu aimes les biographies, il faut en lire une d'Olivier Todd, "André Malraux, une vie" qui est une vraie bible merveilleusement documentée et riche !

@ Dominique : C'est tout ce qui fait le charme de Malraux, cette falsification de sa vie, tant privée que publique ... Personnellement, j'ai été déçue du comportement de cet homme en Asie, en Espagne et pendant la 2ème GM, mais il reste une icône de notre littérature. "L'espoir" est un très grand et très beau roman, malgré tout ce que l'on sait de son auteur ... Sans parler de ses "Antimémoires" !

@ Méria : Pas facile à trouver comme livre, mais il vaut que l'on s'y arrête parce que Josette Clotis est très peu mise en avant, voir même oubliée, dans les hagiographies de Malraux ! Une très belle histoire d'amour, pourtant ...

@ Manu : Cette jeune femme a eu une vie très particulière dans l'ombre d'un tel homme ! Elle a été la mère de ses deux garçons morts dans un accident de voiture et elle-même est décédée dans des conditions épouvantables ... C'est presque un destin de tragédienne !

@ Constance : C'est tout à fait cela concernant Malraux ! Il ne se dévoilait jamais, ou avec beaucoup de pudeur et derrière des ellipses, des circonlocutions ... Il a rarement évoqué cet amour avec Josette Clotis, qui est certainement le plus vrai et le authentique qu'il ait connu ! C'est un très bel hommage à cette jeune femme.

Lilly a dit…

Malraux est une figure que je compte découvrir dans les mois à venir, dans ses romans autant que dans ses articles. Je ne sais pas si je lirais ce livre, mais ton billet était passionnant.

Nanne a dit…

@ Lilly : Le plus important est de faire connaître cette jeune femme qui a vécu dans l'ombre de Malraux ... Et si tu souhaites lire une excellente biographie le concernant, il faut lire celle d'Olivier Todd, "André Malraux, une vie". C'est une somme (un peu plus de 900 pages), mais très documentée ! Sinon, de Malraux, il y a "L'espoir" à découvrir vraiment ...

Theoma a dit…

Passionnant ! Merci pour ton billet exhaustif et prenant !

Nanne a dit…

@ Theoma : C'est le livre qui est réellement passionnant en parlant d'une jeune femme qui est d'habitude la grande oubliée (ou à peine abordée) des hagiographies officielles de Malraux ...

postmaster a dit…

Je relève deux erreurs dans ce texte :
- le premier fils de Josette et André, Alain-Gauthier, né en novembre 1940, a été reconnu par Roland (et non Robert) Malraux, demi-frère d'André. Un second, Vincent, leur naîtra en mars 1943. Le fils de Madeleine et Roland, Alain, est né, lui, en juin 1944.
- la phrase "André Malraux refusera de lui faire prendre le moindre risque" donne le beau rôle à André. En réalité, il a bel et bien harcelé Clara pour obtenir le divorce, et c'est elle qui a refusé, pour la sécurité de leur fille, Florence, et d'elle-même (voir Clara Malraux, "La fin et le commencement", Grasset, 1976, p. 227).
J'ai moi-même écrit un texte sur le livre de Suzanne Chantal, consultable à l'adresse http://www.malrauxlegrand.fr/temoins_historiens.php?a=Chantal

Jacques Haussy

Nanne a dit…

@ Jacques Haussy : Merci pour ces détails qui permettent de rendre toute sa justesse au texte de Suzanne CHANTAL. J'ai toujours confondu les deux demi-frères de André Malraux, Robert et Roland, tous deux résistants et morts pendant la 2ème GM. De plus, le texte de l'ouvrage est assez confus sur cet épisode. Concernant le divorce d'André Malraux et de Clara, je n'ai pas pu recouper les informations qui étaient données dans cette biographie sur Josette Clotis. Peu de biographes en parlent, lui préférant Clara ou Jacqueline de Romilly, plus connues. On peut comprendre le point de la romancière et le rôle positif donné à André Malraux, dans la mesure où Josette Clotis était sa grande amie de toujours !

Jacques a dit…

Oups !
Les deux demi-frères d'André Malraux sont Roland et Claude (et non Robert).
Ses deux femmes plus connues que Josette Clotis sont Clara et Louise de Vilmorin...

Nanne a dit…

@ Jacques : Que d'erreurs de ma part ! Mais que vient faire Jacqueline de Romilly dans cette histoire ?! Je ne le saurai sans doute jamais ...