11 août 2009

LE SECRET D'ABRAHAM ZARCO

  • Le dernier Kabbaliste de Lisbonne - Pocket Éditions n°13011


"Je veux que les miens sachent les raisons de mon départ, qu'ils lisent le récit des événements survenus il y a vingt-quatre ans qui ne me permettent pas d'agir autrement. L'histoire de l'assassinat qui assombrit à jamais notre vie et de ma quête du tueur mystérieux est trop longue et trop complexe pour être contée de vive voix. Et je tiens à ne rien passer sous silence". Bérékhia Zarco se décide à écrire l'histoire de sa famille et celle de son oncle - Abraham - mystérieusement assassiné à Lisbonne alors que l'Espagne est en proie à l'inquisition et que le Portugal ne va pas tarder à sombrer elle aussi dans l'intolérance religieuse. En reprenant le récit là où lui-même l'avait interrompu - terré dans une cave - Bérékhia Zarco sait qu'il vient de replonger dans l'enfer d'une affaire sanglante et terrifiante.

Tout a commencé ce maudit jour de l'an de grâce 1506, le 16 avril. La capitale portugaise et ses environs sont rongés par la sécheresse, la famine et la peste, au point que la population sombre dans la folie furieuse. Partout, des processions de pénitents et de religieux suivis d'une foule ivre de rage, de colère, de désarroi, de peur, demandent l'arrivée de l'eau salvatrice. "Nous regardions passer une procession de flagellants, porteurs de cierges, qui se mortifiaient à coups de discipline. Les lanières de cuir étaient garnies de boules de cire hérissées de limaille d'étain et d'éclats de verre coloré. Venait ensuite une délégation de moines des couvents de Lisbonne qui brandissaient des banderoles jaune et bleu, brodées d'images du Nazaréen mis en crois. Fermant la marche, des membres de confréries à la mine fière, parés de soieries flottantes, levaient haut des litières portant des effigies des saints. Une foule s'était rassemblée pour assister à la procession, formant de part et d'autre de la rue, jusqu'aux abords de la cathédrale, deux haies désordonnées contre le blanc poussiéreux des façades, implorant alternativement la pluie et la miséricorde avec des cris qui sonnaient comme une antienne".

Pendant que les chrétiens hurlent par les rues que cette situation est l'œuvre du Malin, Abraham Zarco est en pourparlers avec le père Carlos qui refuse de lui vendre un Sefer de rabbi Salomon Ibn Gabirol pour le faire sortir secrètement du Portugal. Juif converti de force au catholicisme, Abraham Zarco continue néanmoins à pratiquer la religion interdite dans la clandestinité et initie en sous-main un groupe de mystiques - les "Moissonneurs du champs" - à l'étude approfondie de la Kabbale. Alors que les marranes se préparent à fêter Pessah en cachette des autorités, Bérékhia Zarco retrouve la maison familiale saccagée et son oncle massacré. A ses côtés, se trouvait une jeune fille inconnue de celui-ci. Les deux avaient été égorgés selon le rite ancestral du Chohet, boucher juif procédant à l'abattage rituel des animaux. Qui avait bien pu écharper ces deux-là selon les rites juifs ? Un chrétien ? Un juif volontairement converti ? Un juif mystique ? Bien sûr, avec la disette et la peste qui sévissaient dans Lisbonne, les chrétiens s'en prenaient plus facilement aux marranes et aux quelques juifs responsables de tous les maux. Il y avait eu quelques précédents ces derniers jours, mais rien de plus que d'habitude. En fouillant dans la maison, Bérékhia observe que dans la Genizah - lieu où sont
conservés les livres sacrés - un ouvrage manque. Le texte de la Pâque juive sur lequel Abraham Zarco travaillait - la Haggadah - a disparu. Qui pouvait bien s'intéresser à un texte prétendument sans valeur autre que religieuse ? "Le seul ouvrage manquant posait une nouvelle énigme. C'était la Haggadah que mon oncle avait presque terminée la veille de sa mort. Quelle que fût la témérité de ses motifs décoratifs, la beauté des lettres ornées à tête d'oiseau, elle ne valait rien en regard des manuscrits d'Aboulafia, vieux de plusieurs siècles, dont certains passages étaient écrits de la propre main du maître. La Haggadah de mon oncle avait donc pour le tueur une valeur secrète".

En partant à la recherche de ses proches et du meurtrier de son oncle, Bérékhia Zarco va plonger dans une ville livrée à la folie rédemptrice, à la vindicte collective. Partout, les dominicains exhortent la population crédule à l'anéantissement des Juifs, seule condition pour rétablir une situation catastrophique engendrée par des phénomènes naturels. Des bûchers sont allumés pour faire rôtir les corps des malheureux avant de les vouer aux flammes de l'enfer éternel. Dans sa quête, Bérékhia rencontrera des Juifs qui - comme lui - auront perdu la foi en Dieu, d'autres voudront persister dans la religion honnie, prêts à tout et même à se sacrifier avec leurs familles plutôt que de renier la croyance ancestrale.

"Le dernier Kabbaliste de Lisbonne" de Richard Zimler est l'adaptation libre d'une traduction de manuscrits retrouvés par l'auteur à Istanbul. Composés de six traités, allant de 1507 à 1530, ils racontaient le massacre de Lisbonne qui devait se solder par la mort de près de 2 000 nouveaux chrétiens. Mais, au-delà de cet épisode sanglant de l'histoire du Portugal, Richard Zimler nous fait partir à la découverte de la communauté juive de cette région, de son passé, de ses rites et coutumes. Une
histoire émaillée de tolérance à l'égard de leur présence et de leur religion, mais aussi d'interdits, de contraintes et de conversions forcées. Avec le décret de 1492 d'Isabelle la Catholique en Espagne, suivi en 1497 par Dom Manuel du Portugal, la communauté juive s'était vue dans l'obligation de se convertir à la religion catholique et de se faire baptiser. Si beaucoup ont choisi la fuite, d'autres se sont pliés aux volontés royales tout en maintenant l'enseignement de la religion juive dans la clandestinité. Les marranes étaient poursuivis, pourchassés, jugés et condamnés au bûcher par les prêcheurs de l'inquisition qui ne reconnaissaient qu'une seule et unique foi, la catholicisme. C'est tout cela que l'on retrouve dans ce roman. Ce fait de l'histoire religieuse sert de trame à l'enquête que va mener Bérékhia Zarco, accompagné de son ami musulman - Farid -, pour tenter de démêler l'écheveau qui a conduit au meurtre de son oncle, grand Kabbaliste à Lisbonne. A travers cette exploration, c'est la société du 16ème Siècle qui revit avec ses peurs, ses non-dits, ses tabous, ses superstitions. Société à peine sortie du Moyen Âge, mais maintenue dans la ferveur religieuse avec des actes de foi et de contrition à faire pour obtenir le paradis tant promis. Menée tambour battant, sans temps mort et aux multiples rebondissements, "Le dernier Kabbaliste de Lisbonne" est une enquête haletante et palpitante avec un personnage baroque. Bérékhia Zarco, à la fois sage et un peu devin, entraîne le lecteur dans une aventure dont on ressort à bout de souffle. Une fois commencé, on ne lâche plus "Le dernier Kabbaliste de Lisbonne".


"Le dernier Kabbaliste de Lisbonne" a été lu dans le cadre du challenge de Catherine



L'avis de
nad93, celui de Dasola, d'autres peut-être ... Merci de me le faire savoir dans un commentaire.

9 commentaires:

belledenuit a dit…

Il n'a pas l'air mal celui là. Je le note !

Ys a dit…

Grr... mon ordi ne veut jamais afficher les images de ton blog, c'est agaçant... Ce livre a l'air très très bien, j'aime beaucoup les ambiances historico-religieuses (enfin pas le genre Da Vinci Code) surtout quand les faits historiques sont rapportés avec rigueur.

Nanne a dit…

@ Belle de nuit : Il est même très bien et rondement mené ! Les quelques termes se rapportant à la religion juive ne sont même pas gênant pour la compréhension de l'histoire ... Que dire de plus !

@ Ys : En général avec F5 cela passe, ou bien il faut être sur Mozilla ! En attendant, ce roman est très bien si tu aimes les ambiances religieuses et historiques ... Je te rassure, rien à voir avec le "Da Vinci code". Je n'aurais pas pu le lire ! C'est très intéressant, car il nous parle d'une histoire peu connue et peu étudiée (ou rapidement) en histoire, celle des marranes portugais. Tu devrais aimer !

Anonyme a dit…

Connais-tu "Le livre d'Hanna" de Geraldine Brooks (je vais en parler bientôt sur mon blog, promis ) dont le sujet est une haggadah retrouvée à Sarajevo ?
Très bon livre aussi.

kathel a dit…

Ce n'est pas "anonyme" c'est Kathel ! ;-)

sybilline a dit…

Pourtant je sais que je ne dois pas aller chez Nanne parce que ses articles sont lumineux et ses lectures passionnantes, que j'en sors donc avec une LAL encore pire, mais rien à faire, je récidive....
Serais-je donc masochiste ? :D

Nanne a dit…

@ Kathel : Non, je ne connais pas "Le livre d'Hanna", mais quelque chose me dit que je devrais apprécier ce genre de lecture, historique et religieuse ! Je vais attendre patiemment ton billet sur ce roman avant de le noter pour ne pas l'oublier ... Tentatrice !

@ Sybilline : Je te rassure de suite ! Dès que je vais me balader sur vos blogs, j'en ressors toujours avec des romans à lire ... Un vrai supplice de Tantale, ces blogs ! Je crois que l'on a tous un fond de masochisme. Déjà, par le fait de tenir un blog !

chiffonnette a dit…

Je trouve intéressant le fait qu'il se soit appuyé sur des manuscrits et sur des faits précis! Et puis j'aime les roman,s historiques! Alors je note!

Nanne a dit…

@ Chiffonnette : C'est un roman vraiment captivant par son aspect historique et le fait que son origine soit la découverte de manuscrits datant du 16ème Siècle ! Il est surtout intéressant, car une partie de cette histoire est vraie et raconte les conditions de vie des marranes au Portugal, ce qui est assez rare ... C'est un roman qui est sorti une première fois en 1998 et qui est passé inaperçu !