11 octobre 2008

L'AFFAIRE

  • Les Âmes grises - Philippe Claudel (Livre de Poche n° 30515)


En 1917, dans la petite ville de V., la population vit avec la guerre. Si ses habitants en sont partiellement dispensés pour raisons économiques, ils la voient et l'entendent. Elle se situe juste derrière un coteau. C'est si facile de se la figurer, de se dire que ce n'est pas leur guerre, mais celle des autres. "La guerre organisait ses coquettes représentations derrière le coteau, de l'autre côté, bien loin, c'est-à-dire finalement nulle part, c'est-à-dire au bout d'un monde qui n'était même pas le nôtre".

La guerre, cette grande Camarde devant l'éternel, n'est pas la seule à V., à réclamer ses victimes. Pas toujours innocentes celles-ci. Il y avait aussi Pierre-Ange Destinat, le Procureur. Un homme respecté et craint dans la région. Bois le sang, Monsieur le Procureur, selon les lieux et les personnes qui parlaient de lui. Il en imposait à tout le monde. C'était encore un grand monsieur, une personnalité pour une petite bourgade comme V. Et en 1917, ses réquisitoires étaient aussi affûtés et tranchants que la faux de la Faucheuse des tranchées.

Mais le Procureur Destinat a un rival de taille, le juge Mierck. Et ces deux-là se détestent, même si personne n'a jamais réellement su pourquoi. Le juge Mierck qui a été respecté jusqu'au meurtre de la fille de Bourrache, le patron du Rébillon - Belle de Jour -, une enfant de dix ans. Et le mépris avec lequel il traitera le sort de cette pauvre enfant provoquera une onde de dégoût chez les habitants de V. "On ne l'aimait guère mais on lui montrait du respect. Mais après ce qu'il dit en ce premier lundi de décembre, devant la dépouille trempée de la petite, et surtout, comment il le dit, bien cassant, un rien rieur, avec devant les yeux le vif du plaisir d'avoir un crime, enfin, un vrai - car c'en était un, on ne pouvait pas en douter ! -, dans ce moment de guerre où tous les assassins chômaient dans le civil pour mieux s'acharner sous l'uniforme, après sa réponse donc, le pays lui tourna le dos, [...]".

Le meurtre d'une fillette de dix ans dont le père est un simple restaurateur n'intéresse pas grand monde à V., comme ailleurs. Il y a bien d'autres préoccupations, dont la guerre. Toujours. Surtout qu'elle semble vouloir s'installer et durer pour un moment. Au départ, l'enquête sur le crime de belle de Jour n'a été confiée à personne en particulier, à tout le monde en général. Sauf qu'en pleine guerre, les militaires ont une sérieuse tendance à tout accaparer, monopoliser, même les investigations civiles. C'est un colonel, Matziev, qui s'est naturellement imposé.

Et comme il fallait un coupable à l'assassinat de Belle de Jour pour arrêter les rumeurs qui commençaient à circuler, la guerre va se charger d'en trouver. Des déserteurs. Jeunes hommes perdus dans la fange et la boue aspirantes des tranchées qui ne supportaient plus de devoir tirer sur des ennemis aussi innocents qu'eux. Une véritable aubaine que ces deux pauvres malheureux égarés pour Mierck et Matziev, qui s'entendaient comme larrons en foire. "Un mois et demi plus tard, après avoir comparu devant le tribunal pour désertion et assassinat, il fut reconnu coupable des deux chefs d'inculpation, et fusillé dans la foulée. L'affaire était classée".

Avec "Les Âmes grises", Philippe Claudel brosse une galerie de portraits d
igne des auteurs naturalistes. On y trouve un vaste échantillon des misères et autres pathologies sociales. Du juge Mierck et sa lubie des œufs mollets, de ses "bien, bien, bien ..." qui grincent comme des crécelles ; du Procureur Destinat drapé dans son deuil pour Clélis - sa femme -, et trop droit, trop digne pour être complètement honnête ; de Martial Maire, l'innocent du village à l'instituteur fou à lier, surnommé "Le contre" ; de Bassepin qui faisait de bonnes affaires avec les régiments de passage à V. avant de s'enrichir sur le dos des morts au service de la patrie à "La Peau", alcoolique qui sait bien des choses sur le meurtre de Belle de Jour. Tout une brochette de tordus de l'existence se sont donnés rendez-vous dans ce roman. Les personnages ne sont pas les seuls à donner le ton des "Âmes grises". La guerre est aussi prégnante. Elle gronde comme un tonnerre, comme une mer en furie. Même si elle n'occupe pas le premier rang, c'est pire encore. Elle est le fond sonore de toute l'histoire ; elle paraît à l'origine de tous les aléas et de tous les drames de l'arrière.

Le style d'écriture du narrateur, qui consigne ses souvenirs dans des cahiers d'écolier et dont on apprendra peu de choses sur son identité, est rugueux, sec et descriptif. Le récit est froid pour raconter toute la dureté de la situation : la guerre, le meurtre, le froid sibérien qui accompagne le tout. "Les Âmes grises" porte son titre à merveille. Chaque personnage se situe dans un entre-deux, entre ombre et lumière, qualités et défauts de chacun. C'est sans aucun doute tout le talent de Philippe Claudel.

14 commentaires:

crapouillaud a dit…

Bonjour!
Je t'invite à faire un p'tit tour par ici http://crapouillaud.canablog.com
L'article du 11 octobre te concerne!
A très bientôt.

sybilline a dit…

Ce roman fait exception en ce sens qu'il n'est pas aussi intensément poignant et émouvant que ses autres oeuvres, mais il reste l'écriture de Claudel, toujours exceptionellement belle.

Anjelica a dit…

J'ai bien aimé ce livre mais j'ai préféré largement 'la petite fille de Monsieur Linh'.

Nanne a dit…

@ Crapouillaud : Merci à toi ... Je vais aller voir cet article qui me concerne ;-D

@ Sybilline : Je suis d'accord avec toi pour l'écriture de Claudel qui est magnifique ... Je n'ai pas assez de recul avec ses œuvres, n'en ayant lu que deux. Mais je compte me rattraper ;-)

@ Anjelica : Tout le monde me l'a conseillé ... J'attends un peu avant de commencer la lecture de roman.

sylvie a dit…

C'est un beau billet, encore une fois :)
Après tu peux lire : la petite fille de monsieur Linh, puis, si ce n'est déjà fait, Le rapport de Brodeck ...
Ils forment tous les trois comme une trilogie sur la guerre et l'âme des hommes, ni tout à fait blanche, ni tout à fait noire...
Bravo pour ta nouvelle demeure, je m'y sens bien ;)

sylire a dit…

Oui, Claudel est un merveilleux auteur. Pour l'instant j'ai aimé tout ce que j'ai lu de lui.
Pour ce qui est des âmes grises, j'ai préféré le livre au film.

Nanne a dit…

@ Sylvie : Merci mille fois pour ton passage. J'espère que tu y reviendras souvent, puisque tu t'y sens bien (moi aussi !!). "Les Âmes grises" est un roman extraordinaire, servi par une écriture parfaite de Claudel. J'ai prévu "La petite fille de M. Linh" et "Le rapport de Brodeck", mais dans quelques temps ;-D

@ Sylire : Je suis sous le charme de son écriture, car elle est sublime et sans fioritures. J'attends de lire d'autres livres de cet auteur. J'attends un peu pour revoir le film en DVD, par peur d'être déçue depuis la lecture du roman :-D

Allie a dit…

Ton billet sur ce livre est vraiment intéressant. Comme j'entends beaucoup de bien de ce livre, j'ai très envie de le lire... tu me donnes encore plus envie! :)

sylvie a dit…

nanne, me revoili, me revoilou, pour un tag musical. T'es taguée ma belle, un peu de musique sur ce nouveau blog, ça te tente ?
Et qui je découvre ce cet excellent endroit ?
Allie ?
Elle est revenue sous un nouveau jour ?
J'y cours !
à bientôt ;)

Nanne a dit…

@ Allie : Il faut que tu lises Claudel, que ce soit ce livre, ou encore "Le café de l'Excelsior" que j'ai adoré. C'est un auteur magistral :-D

@ Sylvie : Je vais répondre à ton tag, promis, juré ... Surtout sur le thème de la musique ;-) Et en plus, tu retrouves toi aussi Allie qui se cachait bien de la blogosphère ...

sylvie a dit…

Super nanne, je suis contente que tu acceptes de faire ce tag ;)

Nanne a dit…

@ Sylvie : J'y réponds avec beaucoup de joie ;-D

Karine :) a dit…

Il m'attend dans la pile, celui-là! Faudrait que je l'en déterre, d'ailleurs!

Nanne a dit…

@ Karine :) : Il faut que tu les déterre très vite et que tu te jettes dessus. C'est une merveille ;-D