28 octobre 2008

LE TRAGIQUE DESTIN DE DORA BRUDER

  • Dora Bruder - Patrick Modiano (Folio n°3181)


"Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on sait d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie - ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence".

Lorsque Patrick Modiano tombe inopinément sur un avis de recherche de Paris Soir du 31 décembre 1941 concernant Dora Bruder, quinze ans, l'adresse indiquée pour toute information - 41 boulevard Ornano - est l'occasion de revisiter son enfance et sa jeunesse pour cet amoureux des rues de Paris. Le marché aux puces de Saint-Ouen parcouru avec sa mère, le photographe ambulant à deux pas de la caserne Clignancourt, le boulevard Barbés sous un soleil de mai 1958. Commence pour l'auteur un véritable travail d'enquêteur de la mémoire, biographe d'une vie
que l'on sait par avance brutalement interrompue. Et les questions qui vont avec. Et les hypothèses qui s'enchaînent.

Dora Bruder, née en France de parents Juifs originaires d'Europe Centrale et Orientale. Un père - Ernest Bruder -, juif autrichien de Vienne. S'ensuivront des suppositions sur l'enfance paternelle, son adolescence, les quartiers fréquentés, les illusions et les dures réalités pour des personnes en déserrance, désocialisées, à jamais citoyens de seconde zone. Engagé dans la Légion étrangère. Blessé. Rendu à la vie civile. Son calvaire n'avait même pas encore commencé. "Sur une petite fiche parmi des milliers d'autres établies une vingtaine d'années plus tard pour organiser les rafles de l'Occupation et qui traînaient jusqu'à ce jour au ministère des Anciens Combattants, il est indiqué qu'Ernest Bruder a été "2ème classe, légionnaire français"". Malgré son engagement, Ernest Bruder n'obtiendra jamais la nationalité française.

Vient le temps du recensement des familles juives. 49091. C'est le numéro de dossier de Cécile et Ernest Bruder. Dora, elle, n'y apparaîtra jamais. Comme si - consciemment ou non - son père avait voulu l'extraire du destin qui l'attendait. Le déni de sa judéité pourrait lui donner lieu de protection. Du moins, l'espérait-il. La fugue de Dora, le 14 décembre 1941. Ce départ précipité, pour qui, pour quoi, pour quelles raisons, alors que l'ennemi est partout à la fois, que Paris vit l'hiver le plus dur et le plus noir de l'Occupation "J'avais fini par me persuader que c'était en ce glacial et lugubre mois de février où la Police des questions juives tendaient des traquenards les couloirs du métro, à l'entrée des cinémas ou de la sortie des théâtres, que Dora s'était fait prendre". A-t-elle appris, lors de sa fugue, l'arrestation de son père, en mars 1942 ? Probablement pas, parce que Dora n'avait toujours pas donné signe de vie, malgré l'annonce dans le journal, malgré le signalement de sa disparition auprès du commissariat de quartier. Dora Bruder retrouvera son père à Drancy avant sa déportation.

"Dora Bruder" est l'occasion pour
Patrick Modiano de faire remonter ses propres souvenirs de jeunesse dans un quartier qu'il connaît si bien et de faire le parallèle entre leurs deux existences. En mettant ses pas dans celui de cette jeune fille juive, il nous convie à une flânerie nostalgique et historique à travers le Paris populaire et nous questionne - encore et toujours - sur la Mémoire, son impact dans notre quotidien, son ascendant dans notre vie, sa place dans notre histoire personnelle, sa part d'ombre et de lumière. Allers-retours incessants entre les deux destins, même fugue hivernale à dix-neuf ans d'écart, références culturelles, cinématographiques. Comme si chaque élément fragile découvert concernant la courte présence de Dora Bruder devait être invariablement relié dans le souvenir de Patrick Modiano à des événements connus de tous ou presque. Les phrases de ce roman sont courtes comme pour donner une sensation de course haletante, saccadée, effrénée, presque d'urgence. Le style est dépouillé, sobre, sans décorum, ni lyrisme. C'est sans doute pour tout cela à la fois que l'on se souvient de "Dora Bruder" longtemps après la fin de sa lecture.

D'autres critiques sur Rats de biblio.

6 commentaires:

InColdBlog a dit…

Peut-être est-ce là pour moi l'occasion de découvrir Modiano... et de combler ainsi une de mes (nombreuses) lacunes littéraires.

Florinette a dit…

Je ne connais pas non plus cet auteur, mais, après un si beau billet, je tenterais bien l'aventure...
Bonne journée Nanne ! :-)

sybilline a dit…

Merci pour cette occasion de trouver, peut-être, un Modiano moins langoureux et monotone que celui des livres que je connais de lui..

Nanne a dit…

@ InColdBlog : Ce n'est pas une lacune littéraire, c'est qu'il y a une foule d'auteurs à découvrir. Et pour découvrir P. Modiano, "Dora Bruder" semble être une bonne entrée en matière :-D Et comme mes livres peuvent voyager, il suffit de le demander ...

@ Florinette : Si tu souhaite lire cet auteur, je peux t'envoyer ce livre pour le découvrir. Bonne semaine à toi ;-)

@ Sybilline : Je connais très mal cet auteur, mais j'ai adhéré à son écriture dans ce roman qui donne une impression d'urgence. Dans tous les cas, c'est un roman magnifique sur une histoire tragique.

Manu a dit…

J'ai lu "Rue des boutiques obscures" de cet auteur il y a 3 ans. Il m'avait fait bonne impression à l'époque mais je dois maintenant avouer qu'il ne me reste rien de cette lecture ...
Je ne suis pas sûre d'avoir à nouveau envie de lire du Modiano.

Nanne a dit…

@ Manu : C'est un auteur de la Mémoire, qui fait souvent référence à des événements très personnels de son passé, de son histoire familiale. Son écriture est souvent mélancolique et sombre. On adhère de suite ou pas du tout. Il reste un excellent auteur. Et "Dora Bruder" marque le lecteur, plus que d'autres ouvrages. Mais, cela n'engage que moi ;-)