24 mai 2010

CON EL PIE DERECHO Y EL NOMBRE DE DIOS*

  • Berlin Café - Harold Nebenzal - Livre de poche n°15586

"Je parle l'arabe de Damas, ma ville natale ; l'hébreu, langue de notre foi ; le français enseigné par l'Alliance israélite ; le ladino, ce vieil espagnol des Séfarades ; l'italien, pour l'essentiel ; le russe appris au contact de mon personnel de cuisine ; l'allemand, langue de mon actuel et peut-être dernier lieu de résidence, enfin l'anglais, langue de tous ceux, hormis mes parents, que j'ai toujours servis avec loyauté et persévérance". Berlin, novembre 1943. Daniel Saporta se terre depuis bientôt deux ans dans le grenier d'un immeuble proche du centre ville. Depuis deux ans, il attend chaque jour la venue de Lohmann, son seul lien avec l'extérieur, celui qui lui permet de survivre dans son trou où l'ont poussé les agents de la Gestapo. Pourquoi se cache-t-il ainsi ?

Pour comprendre sa situation, il est nécessaire de faire un zoom arrière pour se replonger dans le Berlin des années 1929 - 1930, capitale de l'avant-garde artistique et sociale, où l'industriel côtoyait l'ouvrier, où les restaurant et autres cabarets chics et snobs rivalisaient avec les gargotes et les maisons de passe de bas étage."Non seulement pour satisfaire, mais pour aller au-devant des désirs de cette classe prodigue, la ville offrait une incroyable variété de restaurants allemands régionaux, austro-hongrois, polonais, tchèques, russes, chinois, ainsi que strictement kasher. L'éventail était large, depuis le luxe de l'Adlon, du Bristol et de l'Horcher jusqu'aux cafés servant bières et saucisses à gogo, de toute catégories. Il y en avait pour les camionneurs et les marchands de charbons et de patates. Pour les homos et les lesbiennes et autres déviations communes. Il y avait des boîtes de nuit avec un téléphone sur chaque table permettant aux clients de réclamer un fox-trot à l'orchestre ou d'établir le contact avec d'autres dîneurs. Il y avait des clubs de travelos, de chansonniers spécialisés dans la satire politique et d'autres où l'on forniquait sur scène, en invitant le public à rejoindre la troupe. Un débordement qui n'était pas rare, à l'époque".

Originaire de Damas en Syrie, Daniel Saporta avait quitté son pays et ses origines Levantines pour tenter sa chance en Occident. C'est par son cousin Elie, doué pour les affaires, que Daniel Sporta découvrira le monde de la nuit, des night clubs et autres cabarets. Par un heureux concours de circonstance, il deviendra Daniel Salazar, métamorphosera son passé de juif Séfarade de Damas en avenir de catholique espagnol de Berlin. Le tout par la grâce de Lohmann, son homme à tout faire, pur produit de l'Alexanderplatz et de Zehlendorf, quartiers populaires de la capitale allemande. C'est par cette modification patronymique que Daniel Saporta se portera acquéreur du Klub Kaukasus. Celui-ci allait devenir un lieu incontournable des nuits berlinoises par la présence de danseuses exotiques et sensuelles arrivées tout droit d'Istanbul et du Caire. "Quel spectacle ! Elles s'étaient affublées, pomponnées, fardées dans un style qui, pour elles, devait représenter le meilleur chic occidental. Je réalisai, tout à coup, que je ne les avait vues, jusque-là, qu'en costume de scène, et la surprise était de taille. Lèvres lourdement maquillées d'un rouge agressif, cils et regard charbonneux, vêtements de brocart surchargés de bijoux fantaisie et de parements de fourrure hétéroclites. Je maudis le sort qui m'obligeait à patronner ce cirque". La première clientèle de ce club singulier à Berlin sera recrutée par Lohmann, parmi ses fréquentations : fêtards issues de la pègre dont l'argent leur brûlait les doigts, prostituées de tous rangs, cocottes entretenues, richissimes marginaux venus s'encanailler et oublier un quotidien de plus en plus sordide, clientèle huppée des grands hôtels berlinois, ainsi que l'honnête citoyen cherchant un peu de dépaysement et de chaleur.

A partir de 1933 et avec l'arrivée des nazis au pouvoir, Daniel Saporta et son Kaukasus Klub devra composer avec les nouveaux maîtres de la nouvelle Allemagne. Difficile de refuser leur présence sous peine de problème dans ce haut
lieu de la fête. Son cabaret servira de plaque tournante pour un réseau d'espionnage au service des Alliés, alors que se profile - dans toute la partie orientale du monde - une guerre de l'information sans merci qui aboutira, quelques années plus tard, à des changements géopolitiques profonds et irréversibles. "- Daniel, en vous parlant aussi ouvertement, je m'expose à un danger potentiel. J'espère que vous accèderez à ma demande, mais si vous en décidez autrement, je vous prie de faire comme si cette conversation n'avait jamais eu lieu. De mon côté, je vous promets que je ne chercherai plus à vous revoir. Je lui fis signe de continuer. - J'aimerai que vous quittiez ce pays pour rejoindre votre famille à Beyrouth, en Palestine ou au Brésil, où qu'elle puisse être. Ce serait la meilleure chose à faire. Mais tout au fond de mon cœur, j'espère que vous resterez et que vous m'aiderez dans ma lutte contre la "honte brune", contre Hitler et ses tueurs engagés. Je dus le regarder comme on regarde un fou furieux, car il ajouta doucement : - Daniel, je ne suis pas seul dans cette histoire. - Docteur Steinbruch, je voudrais savoir qui est avec vous. Il y eut un assez long silence. Puis : - Nous avons des alliés. Très puissants. - Mais encore ? Steinbruch respira bien à fond. - C'est très difficile pour moi. Vous savez que je suis un Allemand correct et ordonné, et je sais que mes accès de pédantisme occasionnels vous amusent. Mais c'est précisément parce que je suis un Allemand correct et ordonné que j'abhorre la brutalité, la sauvagerie bestiale des nazis. Non seulement ils dégradent l'Allemagne, mais point n'est besoin d'être Cassandre pour discerner quel sort ils réservent au reste de l'Europe. Il s'assura, l'œil scrutateur, que je l'écoutais avec la même attention. - A présent, vient le plus difficile. Je vous ai déjà dit, peut-être, que j'avais enseigné l'histoire à Cambridge. J'y ai lié, avec mes collègues, des amitiés indéfectibles. Après mûre réflexion, j'ai décidé de répondre à leur requête. J'ai décidé de les assister. C'est la façon la plus directe de travailler contre Adolf Hitler. - Vous allez espionner pour le compte des Anglais ? Aussi naïve que spontanée, mon admiration pour lui était acquise, mais il rectifia sans la moindre emphase : - Je vais essayer de leur fournir des renseignements. Si vous êtes l'homme que je crois, votre famille et votre peuple vous en remercieront".

Imaginez un instant un roman qui vous parlerait de Damas à l'aube du 20e Siècle, qui vous promènerait dans les souks et marchés aux épices au milieu d'une vie fourmillante et tumultueuse, parlant toutes les langues occidentales et orientales, telle une Tour de Babel ; un roman qui vous ferait vivre - le temps de votre lecture - au sein de la communauté Levantine ouverte et tolérante, commerçante depuis son expulsion d'Espagne en 1492 ; un roman qui exhalerait les subtils parfums de l'Orient. Imaginez que ce même roman vous transporte - par le mythique Orient Express - d'Istanbul à Berlin, décor de cette histoire. Enfin, imaginez qu'à Berlin, par un heureux hasard, vous rencontriez le roi des nuits berlinoises avec son cabaret recréant cette atmosphère des Mille et une nuits. Si vous avez pu rêver, un seul instant, d'un tel ouvrage, alors "Berlin Café" de Harold Nebenzal a été écrit pour vous. En 348 pages vous verrez défiler la vie de Daniel Saporta, issue d'une vieille famille Séfarade connue et estimée de Damas à Beyrouth et jusqu'en Allemagne pour son commerce des épices. C'est justement là-bas que sa vie prendra une tournure pour le moins insolite. De négociant en épices exotiques, il se transformera en tenancier de boîte de nuit avec danseuses orientales, lui le Juif croyant, pratiquant, intègre, travailleur, à cause d'un mari cocu. Dans "Berlin Café" le personnage principal revient sur les périodes importantes de son existence. Il raconte sa religion avec ses rites, les relations entretenues avec les Musulmans, les différences entres les juifs Séfarades, Ashkénazes et Orientaux. Il parle de cette époque où les pays issus de l'ancien empire Ottoman fascinaient et suscitaient les convoitises de l'Occident, où tout le monde se respectait malgré
tout et collaborait en bonne intelligence et dans l'intérêt de chacun. Il dit les tensions et les haines exacerbées que le second conflit mondial fera germer dans cette région politiquement instable et où les enjeux des Alliés et des nazis étaient vitaux et cruciaux. Par les réminiscences de son personnage, Harold Nebenzal revient sur les rapports ambigus et - parfois - méconnus que les nazis entretenaient avec certains pays Arabes et des personnalités musulmanes qui voulaient se libérer de la tutelle des britanniques et combattre le judaïsme. Dans "Berlin Café" coexistent deux histoires, celle de la splendeur passée du personnage et celle de son quotidien de juif traqué, pourchassé, caché. Les deux se mêlant subtilement pour donner un roman singulier autour du monde de la nuit et de l'espionnage avec, en toile de fond, un Berlin hypnotique et terriblement réaliste.

* Avec le pied droit et le nom de Dieu

283 - 1 = 282 livres non lus dans ma bibliothèque ...

3 commentaires:

Mango a dit…

Une telle histoire à cette période, avec Berlin, sa vie nocturne et l'espionnage en toile de fond doit être bien intéressant s'il est bien écrit et bien traduit!

Manu a dit…

L'ambiance me fait penser au roman de Christopher Isherwood "Adieu à Berlin"

Nanne a dit…

@ Mango : Pour l'écriture et la traduction, je te rassure, c'est de qualité ! Et l'histoire avec Berlin en toile de fond est riche et intense ... En plus, on apprend beaucoup de choses, souvent méconnues, sur certains événements de la 2e GM. Donc, c'est tout bénéfice ;-D

@ Manu : L'ambiance ressemble un peu à "Adieu à Berlin" et ce n'est pas étonnant du tout, parce que Harold Nebenzal a été le scénariste du film "Cabaret" de Bob Foss avec Liza Minelli ...