31 mai 2010

ROI, ET NE POUR L'ÊTRE

  • Le Roi-Soleil se lève aussi - Philippe Beaussant - Folio n°3635

"Qui êtes-vous quand votre père vous demande : "Comment vous nommez-vous ?" et que vous répondez à l'âge de quatre ans : "Je m'appelle Louis Quatorze" ? Et qu'en outre le père réplique : "Pas encore, mon fils, pas encore."" Difficile d'être roi et d'avoir une vie intime dans la France du 17e Siècle. Du début à la fin de sa vie, Louis XIV ne sera jamais seul. De sa naissance, faite en public pour attester qu'il est bien le fils de la reine, à sa mort pour la phrase sacramentelle "Le roi est mort, vive le roi", perpétuant ainsi la royauté, le roi sera toujours suivi, accompagné, protégé, surveillé. Louis XIV n'a rien d'un homme avec une vie normale, avec une vie publique - celle de sa fonction suprême due à son rang et à ses origines quasi divines -, et une vie privée, intime avec la reine, ses enfants, ses maîtresses, ses bâtards. Le roi est au-dessus du Grand Tout ; il est l'égal de Dieu ; il est sanctifié, honoré, respecté, adulé telle une icône ! Dès lors, il est inconcevable que chaque fait et geste, chaque pensée ou parole, chaque joie ou peine ne soit su par son entourage et mis sur la place publique. "Entre l'homme et le roi, entre la personne et la fonction, entre cet être de chair, d'os et d'humeurs, cette pensée d'homme, ces désirs d'homme, et ce demi-dieu, "roi et né pour l'être", comme dira plus tard Louis XIV, où est la césure ?".

Le lever du Roi-Soleil tous les matins de son existence est - à lui seul - un vrai cérémonial. Tout le monde s'y présente, s'y précipite, pour voir, pour savoir, pour apprendre et commenter, pour raconter et médire. Paradoxalement, la première personne à pénétrer dans la chambre royale - vraie place publique s'il en est -, est sa nourrice, Pierrette Du Four, bien avant la cohorte de valets, médecins, nobles, courtisans et autres parasites. Elle seule disposait du privilège de voir Louis XIV au sortir de son royal sommeil. Avant même la reine mère, Anne d'Autriche. "L'autre, la donneuse de sein, n'était ni noble, ni bas-bleu, ni précieuse, elle ne chantait pas d'airs de cour. Or, c'est celle-ci, et non l'autre, qui était au pied du lit du roi et "venait la baiser", alors que la première n'avait même pas accès à la chambre, pour le Lever". Au "Petit Lever", consistant à ouvrir les rideaux entourant le lit royal, à poser la petite perruque sur l'auguste crâne, et à vêtir le roi de ses bas, haut-de-chausses et robe de chambre, succède le "Grand Lever". Dans un protocole minuté, orchestré par l'Huissier et le Premier Gentilhomme, entre la foule des secrétaires d'État, princes de sang, aristocrates de haute ligne, ambassadeurs, chroniqueurs. C'est un véritable ballet auquel Louis XIV doit se plier chaque jour que Dieu fait. Molière, esprit indépendant, toujours prompt à se moquer des Grands qui étouffaient plus qu'ils n'entouraient le roi, faisait partie de cette cohorte matinale. "[...] il avait le privilège de faire partie des Secondes Entrées, et d'être présent au Lever, non en
figurant, mais en acteur, puisque c'est lui qui faisait le lit du roi. Car ce privilège - c'en était un - de tirer et de lisser le royale couverture revenait au Valet de chambre-tapissier, et Molière l'était. [...] Outre le fait que ce titre lui permettait d'être "gracieusé en tout occasion" par Louis XIV, Molière, selon toute apparence, en était fier. La Grange, son fidèle bras droit, le souligne dans la préface qu'il a écrite pour ses œuvres de Molière en 1682 : "Son exercice de la comédie ne l'empêchait pas de servir le roi dans sa charge de valet de chambre, où il se rendait très assidu". Il avait hérité cette charge de son père, Jean Poquelin, le tapissier, qui l'avait tenue avant lui".

Cette intime connivence avec Louis XIV permettra à Molière d'écrire et de réaliser ses pièces les plus savoureuses autour de la vie de cour, des intrigues et incompétences des conseillers politiques et militaires qui réjouiront le roi et feront la joie du public. Molière ne sera pas le seul artiste à connaître cette proximité avec le Roi-Soleil. Marin Marais, le virtuose de la viole et Michel-Richard Delalande, surintendant de la chapelle de Versailles feront partie de la vie artistique de Louis XIV.

"Le Roi-Soleil se lève aussi" de Philippe Beaussant est une page d'histoire sur le quotidien de Louis XIV et l'empreinte laissée dans la France du 17e Siècle. Dès les premières pages de cet essai, on comprend que la vie du jeune roi ne sera que charges, rituels, coutumes, contraintes. Vie très éloignée de l'idée que l'on pourrait s'en faire. Entouré d'un aréopage de personnages - nobles, valets, artistes, ministres et autres flatteurs -, pas toujours bienveillants, sa vie n'aura de privée que le nom. Rien ne sera intime, préservé, personnel au nom de la royauté. Qu'il décide de porter perruque flamboyante, bouclée, tombant en cascade crantée jusqu'à sa poitrine pour cacher une calvitie précoce et c'est tous les pairs de France et de l'Europe qu'il influence. Racine, Louvois, Vauban, le roi d'Espagne, Bach, jusqu'à Frédéric II l'imiteront. Les Anglais la portent encore pour rendre la justice dans leurs tribunaux ! Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit voire même pense appartient au domaine public, à la royauté. Les courtisans et ses détracteurs s'en emparent ; l'histoire le grave dans le marbre pour la postérité. Durant ses besoins naturels, Louis XIV traite des affaires du pays avec ses ministres. De là, la création du fameux Cabinet ministériel parvenu jusqu'à nous. Par la beauté lyrique et stylistique de Philippe Beaussant se dresse un autre portrait, différent, du Roi-Soleil, le munificent, l'absolu, celui d'un homme qui a toujours su le poids de sa charge devant Dieu et les hommes. Roi timide jusqu'à l'excès, au point d'être embarrassé de prendre la parole en public, il théâtralisait sa vie en participant à des ballets qu'il avait écrits lui-même. En Louis XIV se joue deux personnages, en totale contradiction. D'un côté, le monarque autocratique qui règnera de main de maître
sur le royaume de France, particulièrement après la disparition de Mazarin, et le fera rayonner par ses splendeurs, de l'autre, l'homme qui se levait aux premières heures de l'aube, bien avant le Lever royal, pour rejoindre Mademoiselle de la Vallière, sa favorite du moment, dans les jardins de Saint-Germain-en-Laye. Que l'on admire ou que l'on abhorre Louis XIV, on ne peut que constater qu'il a été un roi hors du commun. Tout à la fois réservé, despotique, directif, intransigeant, il a aussi été un vrai boulimique de l'existence et de femmes, un bourreau de travail doublé d'un esprit éclairé. Il a permis à la France de se métamorphoser, de passer des limbes du Moyen Âge qui persistaient encore dans de nombreux domaines, aux lumières et aux fastes de la Renaissance qui allaient donner naissance à un pays moderne, envié de certains, copiés par d'autres. Du lever au coucher du Roi-Soleil, de ses déjeuners à ses passe-temps favoris, de ses colères à ses amours, tout est décrit, analysé dans cet essai complet et réussi qu'est "Le Roi-Soleil se lève aussi" de Philippe Beaussant.

D'autres blogs en parlent : Pascal, Lisa, La souris des archives, Yueyin (qui m'a donné envie de le lire), Blue Grey, Cuné, Quinquabelle ... D'autres peut-être ?! Merci de m'en faire part dans un commentaire que je vous ajoute à la suite.

Lecture commune avec Choupynette qui m'a permis de sortir ce livre de ma PAL et de faire une superbe découverte par la même occasion !


282 - 1 = 281 livres ... Ma PAL s'allège, on dirait !

10 commentaires:

Mango a dit…

A ton tour, tu me donnes très envie de le lire.

Dominique a dit…

J'ai lu il y a un an ou deux la bio de JC Petitfils avec intérêt, le personnage est peu sympathique sauf dans sa jeunesse, mais j'aime bien Beaussant grand connaisseur de musique Baroque je vais malgré tout noter cette référence pour dans ....plusieurs mois

Choupynette a dit…

Merci à toi!!! quel plaisir cette lecture: belle écriture et c'est tellement intéressant et enrichissant comme lecture.. moi qui adore l'histoire, j'ai été servie!!

Aifelle a dit…

Ma seule connaissance du quotidien du Roi-Soleil me vient de la série des Angélique, c'est te dire que j'aurais grand besoin d'un rattrapage sérieux ! J'ai déjà noté ce titre chez les copines.

L'or des chambres.over-blog.com a dit…

Pas trop tenté je l'avoue, cette période de l'histoire ne m'attire pas plus que ça... Et définitivement j'aurais détesté être roi, cette perte de toute intimité, ces flatteurs qui tournent autour de lui : non merci ! J'espère que ta semaine commence bien Aifelle
Je t'embrasse

Auguri a dit…

Le titre n'a aucun lien avec Hemingway (Le soleil se lève aussi)? Ça me turlupine.

Nanne a dit…

@ Mango : Tu peux y aller les yeux fermés, c'est un essai qui se lit d'une traite et pas besoin de connaissances érudites sur le 17e Siècle ou la vie de Louis XIV pour le découvrir ! En plus, il donne envie d'en savoir plus sur cette période et sur le personnage ...

@ Dominique : La biographie de JC Petitfils sur Louis XIV vient de sortir en poche chez "Tempus", et je suis tentée. Mais j'ai les 2 tomes concernant Louis XIV par Max Gallo ! En attendant, j'ai déjà noté d'autres ouvrages de Philippe Beaussant, autour de la musique baroque ...

@ Choupynette : Cette lecture a été un instant de vrai bonheur et de découverte sur une période que je connais moins bien que d'autres ! Pour la rentrée, je te proposerai d'autres lectures communes, si tu es d'accord ...

Nanne a dit…

@ Aifelle : J'ai adoré "Angélique", plus jeune ! Mais j'avoue que c'est une certaine vision de cette période un peu édulcorée ;-D Cet essai te donnera plus d'éléments historiques et concrets que la série "Angélique" ...

@ L'or des chambres : Personnellement, j'ai mis un peu de temps avant de m'intéresser à cette époque, mais je ne le regrette pas ! C'est vrai que le quotidien de Louis XIV est très éloigné de ce que l'on aurait pu imaginer ... Je préfère, et de loin, ma condition à la sienne ;-D

@ Auguri : Je te confirme, il n'y a aucun lien, ni de près, ni de loin, entre Louis XIV et Hemingway ! Où alors, je ne l'ai pas trouvé dans cet essai ;-D Bienvenue chez moi ...

belledenuit a dit…

J'ai tenté de le lire il y a quelques mois et pourtant je n'ai pas réussi à entrer dedans. Ce n'était peut-être pas le bon moment. Pourtant, j'adore l'histoire et Louis XIV. Je retenterai cette lecture d'ici quelque temps. En tout cas, ton avis est excellent et donne envie de s'y plonger.

Nanne a dit…

@ Belle de nuit : Ce sont des choses qui arrivent que de ne pas pouvoir entrer dans une lecture ... Ce n'était sans doute pas le bon moment, parce que cet essai est très facile à lire ! Il est (presque) écrit comme un roman autour du quotidien de Louis XIV qui est un personnage réellement fascinant. Reprend-le dans quelque temps ou pendant les vacances, et tu verras à ce moment-là !