12 mai 2010

LA FIN DE L'ETERNEL VOYAGEUR

  • Les derniers jours de Stefan Zweig - Laurent Seksik - Flammarion Éditions

"Il resta posté devant la malle, dans une sorte de calme hypnotique, enchaîné là comme par un charme. Ce fut le premier instant d'insouciance depuis des mois. Il chercha au fond de la poche intérieure de son veston la clé de la malle, cette clé qu'il avait toujours conservée sur lui, qu'il effleurait parfois du bout des doigts, comme un précieux talisman - au milieu d'une foule empressée, sur un quai de gare ou la jetée d'un port, dans l'attente d'un bateau ou d'un train dont l'arrivée était donnée pour incertaine. Chaque fois, la magie agissait. Le contact de la clé le conduisait vers le passé. Une caresse sur le métal froid offrait un tour de calèche autour du Ring, une place pour une première au Burgtheater, la compagnie de Schnitzler au restaurant Meissl & Schadn, une conversation avec Rilke à la brasserie de la Nollendorfplatz. Ce temps-là ne reviendrait pas. Jamais plus les flâneries sur le pont Élisabeth, les marches sur la Grande Allée du Prater, l'éclat des dorures du palais de Schönbrunn, ni le long déploiement du soleil rougeoyant sur les rives du Danube. La nuit était tombée pour toujours".

Septembre 1941. Après sept années d'exil Stefan Zweig croit avoir enfin trouvé la paix et la sérénité espérées au 34 rua Gonçalves Dias à Pétropolis au Brésil, pour lui, pour Lotte - sa femme souffreteuse - et les quelques livres qu'il a pu sauver in extremis du désastre. Il ne le sait pas encore, sans doute le pressent-il - lui qui a toujours tout ressenti avec tant de sensibilité, d'acuité -, mais Stefan Zweig va se donner la mort avec Lotte dans cette demeure avec vue sur une immense vallée verdoyante. Il est bien évident que cette petite maison de trois pièces meublées de façon simple et rustique n'a rien à voir avec la Kapuzinerberg de Salzbourg que Zweig a laissé derrière lui pour son exil forcé. Là-bas, il a laissé son âme, son passé, son histoire, ses origines, ses rêves. Désormais, Stefan Zweig était considéré comme un déserteur, un mauvais Autrichien. Pire. Un lâche, un exilé imaginaire. Il n'était plus édité dans son pays, plus lu par ses lecteurs, lui qui avait vendu soixante millions d'ouvrages traduits dans près de trente langues. "Il songea à la tournure risible que prenait son destin d'écrivain. Il n'écrivait plus que pour être traduit - en anglais, grâce à ce bon Ben Huebsch chez Viking Press, et en portugais avec Abraho Koogan. Depuis bientôt une décennie, les maisons d'édition allemandes ne publiaient plus d'auteurs juifs - pas plus Insel Verlag, à qui il avait toujours été fidèle, que les autres. Il écrivait la langue du peuple dont il était banni. Est-on encore écrivain quand on n'est plus lu dans sa langue ? Est-on encore en vie lorsqu'on n'écrit plus de son vivant ?".

Pétropolis allait être un asile doré, c'est sûr. Stefan Zweig allait se remettre à sa biographie sur Balzac, même s'il avait été dans l'obligation de laisser ses notes accumulées depuis cinq ans à Londres. Ben Huesch, son éditeur anglais, lui avait promis de les lui faire suivre jusqu'à Rio. D'autres livres étaient prévus. Le goût de
l'écriture revenait. L'envie de raconter, de dire, de sonder encore et toujours l'âme humaine se faisait la plus forte. Et surtout, Lotte n'arrivait plus à se sentir bien nulle part. Après Londres, New York n'avait pas été la ville espérée. Non seulement la recherche de visas, d'appuis pour prouver qui ils étaient et pourquoi ils débarquaient aux États-Unis les avaient tous les deux épuisés, mais l'air de cette mégapole avait aggravé son asthme. L'atmosphère avait été pesante, au propre comme au figuré. C'est à New York que Zweig apprendra le suicide de Erwin Rieger après celui de Ernst Toller et de Walter Benjamin. Sans parler de tous ces intellectuels contraints de fuir, de se cacher parce que Juifs ou anti-nazis. Où étaient-ils en 1941 ? Étaient-ils morts ou internés dans un camp ? "Il fuyait à nouveau. Il avait fui le Reich, et puis fui l'Angleterre, aujourd'hui venait le tour des États-Unis. Dans les raisons de ce départ, il y avait bien sûr la santé de Lotte, ses bronches fragiles, sa gorge malade. Il y avait également les tracasseries administratives auxquelles il était soumis - il était un étranger venu d'un pays ennemi. Il y avait cette langue qu'il maîtrisait mais dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Il se plaignait aussi de l'ébullition permanente qui régnait à New York. Ici tout n'était que tumulte et frivolités".

Surtout, Stefan Zweig ne se sentait plus la capacité de supporter ces requêtes incessantes de la part de tous les anonymes proscrits d'Allemagne ou d'Autriche. Servir de caution morale, de garantie pour sauver une personne alors que le monde
courrait au désespoir, cela le déprimait. Il se sentait impuissant, inutile. Il n'en pouvait plus de cette situation où lui-même devait motiver sa propre raison d'exister. Partout où il allait, Stefan Zweig était désormais dangereux, lui qui aimait rien tant que le monde. Ce qui le désolait le plus dans son exil était son incapacité à crier, à hurler avec ses mots, à dire haut et fort à la face du monde libre tout ce qui se passait en Allemagne, en Autriche - son pays -, à Vienne, sa ville. Il n'était ni Klaus Mann ou Bert Brecht. Encore moins Joseph Roth, son ami. Stefan Zweig préférait, de loin, rêver de son Monde d'hier, de ce qui n'était plus, ne serait jamais plus. Le présent l'angoissait. L'avenir le terrorisait. Il n'a jamais pu choisir. "Il fallait dire aux gueux perdus dans la tourmente de trouver un autre Zweig, Stefan Zweig était poste restante. Demandez à Thomas Mann, à Franz Werfel, à Brecht qui espèrent encore en l'Allemagne, suppliez Bernanos et Breton, Fiers Combattants de la France libre, frappez à la porte d'Einstein qui croit en la nation juive, oui, voilà les héros et voilà les Justes".

Au lecteur qui a un jour lu et aimé le "Monde d'hier", "Les derniers jours de Stefan Zweig" de Laurent Seksik le replongera avec bonheur et nostalgie dans le passé de celui qui a été un auteur majeur du 20e Siècle. En retraçant les six derniers mois de Stefan Zweig, l'auteur part sur les traces de cet auteur sensible, humain, délicat et amoureux du monde pour imaginer ses derniers instants, ses ultimes pensées. Par la grâce de son écriture, on partage l'intimité du couple Zweig avec une Lotte Zweig plus jeune que lui. Discrète presque jusqu'à l'effacement, elle aura toujours vécu dans l'ombre de son premier mariage qui l'étouffait par son envergure, son histoire. Lotte, femme secrète, amoureuse fascinée par l'aura de
Stefan Zweig, jalousera jusqu'au bout la première femme de celui-ci. Friderick Maria von Winternitz aura connu le faste de la grande période, la richesse, l'opulence de ce Monde d'hier, de cette Vienne lumineuse, radieuse, festive dont parle si bien Stefan Zweig. Lotte ne connaîtra que la proscription, l'angoisse, la peur, le doute. A elle, les voyages incessants et chaotiques pour tenter de trouver le repos. A elle, les chambres d'hôtel mornes et impersonnelles à Londres, New York ou Rio. Pauvre Lotte à qui Stefan Zweig refusera même la maternité. Elle s'en fera une raison, de force. Dans "Les derniers jours de Stefan Zweig" on perçoit un auteur mélancolique, en proie à l'indécision, aux idées noires. C'est un Stefan Zweig au bord du gouffre que nous présente Laurent Seksik, qui sait d'ores et déjà que le Brésil sera non seulement sa terre d'accueil mais surtout sa dernière terre.

D'autres blogs en parlent : Karine:), Praline, Cathe, le blog de l'auteur, Isa ... D'autres ? Merci de vous signaler par un petit commentaire.

Livre lu dans le cadre du challenge "Ich liebe Zweig" de Karine:)


285 - 1 = 284 livres ...

17 commentaires:

Mango a dit…

J'ai vraiment très envie de le lire ce livre! Pauvre Lotte en effet! Elle n'a pas eu la meilleure part mais elle l'aimait!

L'or des chambres a dit…

Encore un superbe billet dont tu nous régales Nanne... Tu me donnes très envie de me plonger dans cet bio... Même si elle ne parle que d'une partie de la vie de l'auteur (et pas la plus agréable apparemment...) On comprend mieux la détresse et les sentiments qui ont du traverser ce couple et surtout cet auteur... La guerre ne tue pas seulement elle détruit aussi... lentement, sournoisement..
Bonne vacances Nanne puisque tu débutes une semaine tranquille.
Bisous

cathe a dit…

Sans avoir été enthousiasmée, j'ai été intéressée par ce livre. Et dimanche en brocante on a acheté "Le monde d'hier"... :-)

loulou a dit…

justement je cherche une bio sur SZ depuis ma lecture de vingt-quatre heures de la vie d'une femme (j'ai adoré !) je note donc ce livre ! bonne semaine de repos Nanne :)

Aifelle a dit…

Tu me donnes envie de le lire, je le note. Et profite bien de ta semaine.

Restling a dit…

Je l'ai noté en haut de LAL ce titre ! J'ai toujours été intriguée par l'état d'esprit de Stefan Zweig lorsqu'il a choisi de se suicider.

Dominique a dit…

Un billet qui me rend nostalgique , c'est un livre que j'ai noté à lire mais sans me presser et je sais et tu es là pour le confirmer, que ce sera du plaisir

Lilibook a dit…

Une lecture qui doit être intéressante. Jamais lu ce livre pour ma part.

Nanne a dit…

@ Mango : Pauvre Lotte, en effet ! Elle est peu présente dans ses écrits et dans les biographies de Stefan Zweig qui se concentrent sur la première femme. Et dans ce roman, l'auteur lui redonne une juste place qui lui rend (un peu) justice !

@ L'or des chambres : Merci pour ce compliment qui me fait toujours rougir ! Mais cette biographie a le mérite de pouvoir se lire sans nécessairement bien connaître Stefan Zweig. L'auteur s'est mis à la place de Zweig pour imaginer ses dernières pensées. Et cela reste un roman. Cela dit, la dépression de Stefan Zweig ne s'est pas arrangée avec la guerre qui n'en finissait pas !

@ Cathe : Je me rappelle bien de ton billet et des réserves que tu as émises. J'espère que "Le monde d'hier" te plaira parce que c'est un vrai chef d'œuvre de Zweig. Personnellement, c'est l'un des livres les plus réussis et les plus aboutis de Zweig !

@ Loulou : Si tu cherches une biographie sur Zweig, je te conseillerais soit "Le monde d'hier" par Stefan Zweig, soit "Stefan Zweig, le voyageur et ses mondes" de Laurent Niémertz. Le livre de Laurent Seksik est un roman biographique qui est bien écrit, mais cela reste un roman.

Bénédicte a dit…

c'est une lecture intéressante et une écriture documentée J'ai bien aimé ce livre

Meria a dit…

Ksendre, Slo et moi avons eu la chance d'assister à la conférence/débat que Laurent Seksik animait au mémorial de la Shoah, à propos de ce livre : merveilleux moment !

emmyne a dit…

Je découvre ton blog au moment de ta pause avec ce roman qui me tente désespérement...
@ bientôt

Nanne a dit…

@ Bénédicte : C'est un bonne biographie romancée et on sent que l'auteur a de l'admiration pour Stefan Zweig. J'y ai retrouvé des accents du "Monde d'hier", mais aussi de la biographie de Laurent Niémetz "Stefan Zweig, le voyageur et ses mondes" ... Un moment de lecture d'une grande nostalgie !

@ Méria : Alors là tu me rends envieuse avec cette conférence autour de ce livre ! J'imagine très bien l'intérêt de cette rencontre, surtout dans un tel lieu que le Mémorial de la Shoah ...

@ Emmyne : S'il te tente désespérément, alors il te faut céder à celle-ci ! C'est un roman qui permet d'approcher un auteur discret et merveilleux. Il est très facile à lire et donne envie de découvrir non seulement les œuvres de Zweig mais d'autres biographies de ce grand auteur. Quant à ma pause, elle n'est qu'intermittente mais nécessaire !

Isa a dit…

Un livre très intéressant que j'ai dévoré. J'ai également fait un petit billet. Beaucoup moins réussi que le tien !!!

Nanne a dit…

@ Isa : Un livre qui se lit d'une traite quand on aime ou que l'on s'intéresse à Stefan Zweig ! Par contre, je n'ai pas trouvé ton billet sur ton blog pour te rajouter à la liste ... Pourrais-tu me copier le lien pour le mettre à la suite ?! Merci ...

Isa a dit…

http://www.livr-esse.com/article-les-derniers-jours-de-stefan-zweig-45656945.html.

Je crois que mon index est pas très visible sur mon blog!!!

Merci bcp.

Nanne a dit…

@ Isa : J'ai cherché, mais sans réussir à le trouver ! Je te rajoute à la liste ...