8 mai 2010

LE MUR DU SILENCE

  • Le silence de la mer - Vercors - Livre de poche n° 25

Il y a quelques jours de cela, j'ai lu un article chez Bouh proposant de rendre un hommage à ces hommes et à ces femmes de la résistance qui ont su rester droits et nous montrer que la folie n'avait pas gagner tout le monde, à un moment où chacun perdait la raison et où d'autres allaient se fourvoyer dans la collaboration. Ceci entraînant cela, j'ai fouillé dans ma bibliothèque, pour voir si je ne pouvais pas rendre hommage à ces combattants de l'ombre qui n'avaient d'autres armes que leur cœur, leur générosité et une bonne dose de courage. Ou d'inconscience, parfois. Et de plonger dans "le silence de la mer" de Vercors.

Pourquoi ce classique, direz-vous ? Tout simplement parce que l'histoire raconte comment un vieil homme et sa nièce se murent dans un silence profond et consternant face à un officier allemand logé chez eux. Le mutisme sera, pour eux, une manière de résister à l'oppression. "Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme un brouillard du matin. Épais et immobile. L'immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb". Bien sûr, Werner von Ebrennac n'est pas une brute fanatique et sanguinaire. Encore moins un nazi convaincu. C'est un allemand courtois, cultivé, intelligent et esthète, qui aime la France et ses grands auteurs, son histoire aussi. Mais il est l'occupant, et même s'il a droit au respect, aucun dialogue n'est possible dans ces conditions. La résistance de l'oncle et de la nièce se fera dans un mur de silence, une obstination forcenée à refuser d'entrer en contact avec l'ennemi, fût-il érudit.

Néanmoins, il y a de l'admiration de part et d'autre. Cela suinte au travers des comportements de chacun. "Et, ma foi, je l'admirai. Oui : qu'il ne se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage. Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu'au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s'y trouvait le plus à l'aise". Sous ce silence de plomb, un fourmillement de sentiments, de pensées se cachent, se masquent, s'enfouissent et luttent à chaque instant de la vie pour ne pas émerger.

Par delà le récit du "Silence de la mer", paru clandestinement en 1941 aux Éditions de Minuit, on peut y lire d'autres petits trésors. On y trouve,notamment , "Ce jour-là", qui restitue toute l'atmosphère pesante et tragique des arrestations à travers le regard d'un petit garçon. "Le songe", qui traite avec pudeur et retenu du monde des tortionnaires au travers de la déportation, et des conséquences dramatiques qui en découlent, particulièrement dans "L'impuissance". "Et que nous sommes entourés de gens dont pas un ne risqueraient un doigt pour empêcher ses actes horribles, qu'ils veulent lâchement ignorer, ou dont ils se fichent, que quelques-uns même approuvent et dont ils se réjouissent". "Le cheval et la mort" montre, enfin, le vrai visage d'un Hitler personnifiant ... la mort. "La marche à l'étoile", histoire de Thomas Muritz, poète tchèque et amoureux inconditionnel de la France et du pont des Arts, qui créera une maison d'édition pour vulgariser la culture française et sera sacrifié par la France sur l'autel de la collaboration en raison de son sang juif.

Mais c'est surtout "L'imprimerie de Verdun" qui m'a profondément touchée. Vendresse, artisan imprimeur, membre de l'Action Française, partisan de l'ordre et de la discipline, ancien de Verdun est un pétainiste convaincu. Tout semble indiquer que des personnes comme lui vont suivre la ligne politique de Vichy, sauf que. Sauf que lorsque Vendresse prend conscience de la situation et de la lâcheté de beaucoup, il décide de passer de l'autre côté. Ce qui lui vaudra la dénonciation et la déportation.

L'ensemble de ces nouvelles forme un panorama de toutes les formes de résistance - directe ou indirecte - de la façon dont chacun, à un moment ou à un autre, a compris qu'il fallait agir pour rester digne et droit. C'est pour cela que "Le silence de la mer" est encore et toujours d'actualité.

15 commentaires:

petite fleur a dit…

Lu alors que j'étais ado, au collège, ce roman m'a laissé une forte impression. Par son style surtout, et par l'histoire également. De voir que la bêtise pousse les hommes à des comportements incompréhensibles, même lorsqu'ils s'apprécient.

cathe a dit…

Oui, un classique important à lire, relire, et faire lire autour de soi :-)

Aifelle a dit…

Lu dans ma prime jeunesse, il m'avait impressionnée. Il faudrait que je le relise maintenant que les années ont passé.

Anonyme a dit…

Je l'ai lu il y a quelques semaines, et j'ai trouvé cette nouvelle magnifique.

Anonyme a dit…

C'était Lilly au fait ;o)

Dominique a dit…

Relu très récemment je trouve que le récit n'a pas pris une ride car il repose sur les rapports humains et eux ne changent pas beaucoup

L'or des chambres a dit…

Un texte que je devrais lire ! Un huis clos qui est certainement très intéressant à lire !
Bon dimanche Nanne

sylire a dit…

Oh la la ! Un classique que je n'ai jamais lu. Une lacune !

Manu a dit…

J'ai toujours cru que c'était un classique illisible ! Il faut dire que le titre ne m'a jamais fait penser que cela traitait d'un tel sujet.

Nanne a dit…

@ Petite Fleur : C'est une lecture qui marque à l'adolescence parce que ce petit recueil montre d'autres formes de résistance et les comportements que l'on peut avoir lors de conflits. Un livre encore et toujours d'actualité !

@ Cathé : C'est un grand classique à lire, relire et faire lire ... C'est un des premiers écrits sur la résistance et c'est toujours bien de l'avoir lu une fois dans sa vie !

@ Aifelle : Je l'ai lu plusieurs et j'ai vu le film quelque fois aussi, et j'apprécie toujours autant ce petit recueil qui se lit très vite et très bien ... C'est un incontournable à avoir dans nos bibliothèques !

@ Lilly : C'est le mot juste : magnifique ! C'est intense, c'est fort parce que sans violence et sans haine. Mais cela montre aussi la force que le silence peut avoir dans certaines situations ...

@ Dominique : C'est effectivement un recueil qui repose sur les rapports humains et sur une autre façon de montrer son opposition. En entrant en résistance par le silence, ils montrent leur opposition et c'est ce qui fait la puissance de ce texte !

Nanne a dit…

@ L'or des chambres : C'est un recueil qui se lit très rapidement et qui est passionnant, parce que encore et toujours d'actualité ! Une lecture indispensable pour ne pas oublier que le silence est aussi un acte de résistance ...

@ Sylire : Non, pas une lacune, juste un petit oubli ;-D Cela peut aisément se rattraper en le lisant rapidement !

@ Manu : C'est un classique, mais très facile à lire et très beau, surtout ... Ce qui est extraordinaire, c'est que Vercors démontre que l'on peut résister autrement que par les armes ou les mots, par le silence lourd et pesant ! C'est magnifique.

Emilie a dit…

Un livre que je dois absolument lire, du même auteur j'ai Les animaux dénaturés dans ma Pal.

Choupynette a dit…

très très très intéressant!! Il faut absolument que je mette la main dessus!

Belledenuit a dit…

Il me semble l'avoir lu lorsque j'étais au collège. Une relecture va s'imposer...
HS : je me permets de te demander de changer le lien de mon blog. Depuis maintenant plus d'une semaine, il m'est impossible d'entrer dans l'administration de mon ancien blog. J'ai dû en ouvrir un autre sur Blogspot. Voilà ma nouvelle adresse : http://boulimielivresque.blogspot.com
Je t'en remercie par avance, d'autant que j'ai mis le livre voyageur "Obscura" là-bas pour mieux le suivre :)

Nanne a dit…

@ Émilie : C'est un livre très important à lire pour la force et la justesse de ton, mais aussi parce que c'est l'un des premiers textes écrits sur la Résistance. Vercors a écrit d'autres ouvrages, dont "Les animaux dénaturés" que je n'ai pas lu ! Par contre, j'ai "Les mots" que je n'arrive toujours pas à lire ...

@ Choupynette : Il faut absolument que tu mettes la main dessus pour le lire. Surtout qu'il se lit très vite et est encore d'actualité !

@ Belle de Nuit : En général, la première lecture de ce classique se fait au collège, en 4e. On le relit par la suite pour la beauté du texte ... Je me doutais qu'il se passait quelque chose avec ton blog ! Je change de suite le lien pour pouvoir continuer à te suivre ...